ordiecole.com : charles joris

 

Adolescent, il fait du théâtre au gymnase de La Chaux-de-Fonds, puis fonde les Comédiens du Castel, compagnie de comédiens routiers.
Entre ensuite à l’Ecole supérieure d’Art dramatique de Strasbourg.

« Femmes et hommes de la décentralisation française et de ce qu’ils appelaient (de leurs voeux) théâtre populaire sont devenus ma famille ».
Dirige pendant quarante ans le TPR ( Théâtre Populaire Romand) de 1961 à 2001.
« Le risque que je veuille essayer plus longtemps encore devenait réaliste… Mes patrons ont alors sifflé la fin de la partie ».

 

Chers amis de la FSSTA,

Vous avez 75 ans, bon, bravo, mes vives félicitations anniversaires. En Suisse en effet, pourquoi ne pas se fédérer, c’est méritoire cet amour du prochain même acteur, on se sent moins seul quand les problèmes des uns se superposent aux problèmes des autres, et mieux vaut ne pas boire trop de verres en Suisses !

J’ai toujours travaillé en amateur de théâtre, j’ai toujours travaillé avec des troupes de théâtre d’amateurs. Ma passion s’est accommodée des amateurs comme des professionnels. Et j’aime encore cette ambiguïté qui prend l’amateur pour celui qui a un goût vif pour une chose et lui accorde une préférence absolue, - mais aussi, en mauvaise part, pour tel ou telle affligé tout simplement d’un talent médiocre. Quand il y a un plaisir au théâtre, ne serait-ce pas que les uns ont abandonné de se complaire en leur génie et les autres cessé de s’abîmer en leur médiocrité ?


Quel avenir ? – celui que vous réussirez à donner à la culture de notre part, chers amis, en ce monde obstinément tragique. Populaire, lonlaire ? Ne vous flattez ni du pied ni du sommet de l’échelle, mais assurez-vous à vous-mêmes un authentique respect. Maintenant, laissez-moi recopier pour vous quelques fragments d’un ELOGE DE L’AMATEUR qu’en des temps fort anciens écrivait mon premier maître de jeu, Jean Kiehl :

« J’ai remarqué ceci, déclare Alain dans ses vingt leçons sur les Beaux-Arts, c’est que la comédie d’amateurs révèle très souvent un acteur, sans prétention aucune et imprévisible. Et voici, à ce que je crois, ce qui fait l’acteur, c’est l’ingénuité, mais plus précisément c’est le genre de naturel qui vient de la spontanéité. Se laisser conduire par la situation, ne pas s’écouter, façonner l’organe parleur d’après le geste, tels sont les secrets de cet art, bien plus commun qu’on ne croit, mais usurpé presque toujours par d’ambitieux déclamateurs.


La Comédie française marche souvent à côté de l’art ; les villageois au contraire, avec leurs voix désaccordées, leurs faux pas, leur impatience, gardent une sincérité, une justesse de ton qui ne sont pas ennemies du beau. J’aimerais définir à nouveau ce noble mot d’amateur, le dégager de la crasse et du mépris dont on le salit ; montrer que les belles époques du théâtre sont celles qui surent les employer. Je redonne à ce vieux mot, passant par toutes les bouches, son honneur, son sens primitif. L’amateur est un AMANT, le professionnel n’est qu’un ouvrier ; or le XXe siècle n’estime, ne supporte que les mercenaires ; les spécialistes préfèrent les techniques à la beauté des sentiments, la virtuosité à la grandeur. Ainsi la poésie est morte au théâtre, les grands sujets sont enterrés. Lentement les auteurs dramatiques ont creusé une fosse profonde qui les sépare des véritables écrivains. L’art dramatique est devenu un métier. Horreur. Nulle passion, nulle part.
Où sont les amateurs, dont les passions se révèlent assez puissantes, assez délicates pour qu’ils oublient d’apprendre un métier ? Quand verrons-nous des gens pour qui la solitude, le péché, la mort existent ? Quand contemplerons-nous de la vrai douleur et non de vilains petits mécanismes compliqués ? Nous demandons des poètes. Ce professionnalisme si dangereux, nous allons le retrouver chez l’interprète. A la médiocre corporation des auteurs correspond la médiocre corporation des acteurs. Vous allez crier, m’opposer vingt noms fameux. Je sais que l’on trouve aujourd’hui du talent à foison, davantage encore d’habileté ; je connais les exceptions. Mais le talent ne doit pas faire illusion, c’est une petite, une toute petite qualité. D’autres gens sont invincibles au jeu du volant, étonnent par des tours de passe-passe, cassent des pipes à la foire. Je ne crois pas beaucoup au talent, c’est peut-être l’adversaire le plus sournois de l’oeuvre d’art.


Quoiqu’il en soit, les auteurs n’ont voulu confier leurs petits mécanismes d’horlogerie qu’à des ouvriers qualifiés. Ces ouvriers sont évidemment des spécialistes ; on a voulu leur apprendre mille stratagèmes, les secrets des attitudes conventionnelles, l’arrondi des fins de phrases, les gestes longuement maintenus, cent artifices divers. Le conservatoire tue les grands acteurs qui pénètrent dans l’enfer de cet ennui. Il faut – c’est l’évidence même – former une voix, l’assouplir, discipliner un tempérament indocile, enseigner le rudiment ; mais c’est commettre un péché sordide que de tuer une âme sous le fatras d’une technique. Car il n’y a pas de style de théâtre, il y a le THEATRE. Pour devenir vraiment le domaine de l’illusion, de la poésie, il doit appartenir à tous les hommes, et non pas à une caste d’écolâtres anémiés, désormais syndiqués, sorte de république des frères ennemis où règne le constant souci du succès personnel, sans plus de respect de

l’oeuvre – l’anonymat pèserait trop lourd sur leur vanité. Nous ne voulons plus d’ouvriers, nous voulons des hommes, tout simples. Chacun de nous, s’il est sensible, intelligent, s’il a une voix est un acteur possible. Les bons amateurs – à côté de leurs frères mercenaires, ont la noblesse des princes de sang, car le théâtre n’est pas avant tout une technique, c’est un langage, un langage plus riche infiniment que tous les autres. Il use de certains instruments : le corps et la voix, le geste et la danse, la parole, véhicule de toute poésie, l’attitude, cette statuaire vivante, la mise en scène, cette organique architecture. Tout s’ordonne et se joint, signifie, exprime. Mais cet ensemble unique de moyens, il ne faut pas les employer en vain. Pour parler, il faut avoir quelque chose à dire, de grands sentiments. Les époques vivantes, autrement dit celles qui avaient un culte, une foi, une douleur, un Dieu connurent la beauté du théâtre, car le théâtre doit se révéler comme l’image même de l’homme.

Chers amis : bel anniversaire ! Attention : Tout ceci dessus n’est qu’à cette occasion pour votre divertissement, rire et sourire – ou tempêter ! Et que je ne retrouve nul d’entre vous avec des canines allongées à rayer le parquet ! Car toujours, et demain donc aussi, la bataille sera gagnée, la bataille sera perdue. Mais bien plus que la sanction, c’est pour nous la beauté de la joute qui compte.

 

Charles Joris

 

extrait de Entre cour et jardin, 75 ans au service du théâtre amateur

6 / 01 décembre (1926-2001)

http://www.cddm.ch/telecharger/cotecourt.pdf


  • journal du TPR no 164 (août 1985) : hommage à Jean Kiehl
  • Institut für Theaterwissenschaft (Université de Berne)
  • Schweizerische Theatersammlung / Collection Suisse du Théâtre (STS, Berne)

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